Amani - N° 41 -42
R.D. Congo

Où va la RD Congo ?

Vers le bonheur ou les malheurs exemplaires, c'est selon Moïse Nyarugabo

Mensuel d'information et d'analyse de la LDGL

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Difficile de rencontrer les autorités de Kinshasa, à partir de Kigali. Pour des raisons évidentes. Nous nous sommes donc contenté d’un seul son de cloche en nous entretenant avec les dirigeants du mouvement rebelle du RCD à Goma, en la personne de Moïse

Nyarugabo, chef de Département de la Justice, des Droits humains et de la Résolution des conflits. Optimisme et pessimisme se côtoient dans sa vision quant à l’avenir proche de la RDCongo.

AMANI : Après l’Accord dit global et inclusif de Pretoria, pouvons-nous dire avec vous que la guerre est finie ? Que demain, c’est la paix ?

M. Nyarugabo : Au fait, la signature seule d’un accord ne suffit pas en soi. Mais c’est un élément important dans le processus de fin de la guerre. Pour répondre exactement à votre question, je dirai que la guerre est en voie de se terminer. Comme vous le savez, la signature d’un accord est une chose, son application en est une autre. Ainsi donc, tout dépendra de la manière dont toutes les parties vont user de leur bonne foi pour qu’on arrive à l’exécution.

Ainsi le RCD entre-t-il dans l’histoire de la RDCongo, en tant que mouvement de rébellion ?

Depuis le déclenchement de la guerre, le 2 août 1998, le RCD est entré dans l’histoire de la RDCongo. Mais aujourd’hui, il y est entré encore davantage, car si le processus actuel existe, c’est parce que le RCD a déclenché les hostilités. C’est donc sur la base de celles-ci que la société civile peut prétendre, aujourd’hui, participer au gouvernement et que l’opposition politique, qui n’avait plus voix au chapitre, peut revenir à la gestion des affaires. Il en est de même de tous les autres mouvements qui sont nés dans la foulée. Pour le RCD, c’est la consécration.

Comment situez-vous le RCD par rapport à d’autres mouvements de rébellion, ceux des années soixante et soixante-dix ? Le RCD constitue-t-il une véritable rébellion ou un alibi ?

Je pense que notre mouvement est totalement différent des autres rébellions. Et cette différence se situé essentiellement au niveau de la fin, l’issue. Le RCD a entrepris une guerre qui a produit aujourd’hui des effets.
Quant à savoir si le RCD est un simple alibi, c’est de la distraction. Ceux qui le disent ne le pensent pas, malheureusement. Est-ce que renoncent-ils aux avantages qu’ils tirent aujourd’hui du RCD ? La société civile, par exemple, était la première à vilipender notre mouvement. Aujourd’hui, elle manifeste des appétits insatiables pour les maroquins. A insister que la société civile ne participe pas au gouvernement, elle serait prête, en tout cas, à prendre les armes. Alibi ? Non. N’est-ce pas qu’aujourd’hui tout le monde est conscient qu’il est possible d’apporter un changement dans notre pays ?

Les rébellions citées tout à l’heure furent écrasées toutes par le régime Mobutu. Cela n’a pas été exceptionnellement le cas pour le RCD.

Eprouvez-vous quel sentiment, alors que vous étiez visiblement inféodé à l’Armée patriotique rwandaise ?

(Rire) Trois choses. D’abord, savoir choisir un allié, c’est déjà intelligent. Si les autres rébellions ont échoué, c’est en raison de ce principe. En deuxième lieu, le RCD n’est pas inféodé à l’armée rwandaise. C’est de l’intoxication. C’est ce qu’on a dit aussi de l’AFDL, lorsque nous marchions vers Kinshasa contre Mobutu. Cela n’a pas empêché que les Kabila soient au pouvoir.
Alors, où est la logique ? Kabila, décrié, hier, Kabila, légitime, aujourd’hui ? Comme la mémoire de ceux-là est courte ! N’est-ce pas avec la même armée rwandaise que Kabila a renversé la dictature de Mobutu ? Enfin, la troisième chose : Qui a déjà fait une guerre sans allié ? Les Etats-Unis d’Amérique, pour attaquer le tout petit Irak, ne cherchent-ils pas d’alliés ? Nous sommes fiers d’avoir un allié, le Rwanda. Nous ne sommes pas les premiers à avoir eu un allié et nous ne seront pas les derniers à l’avoir fait.

Pendant quatre ans, vous venez de mener une guerre meurtrière que vous qualifiez de « libération ». On estime le nombre des morts, directement ou indirectement lié au fait de la guerre, à plus de trois millions de personnes. Pensez-vous sincèrement attribuer un sens positif à votre action ?

Avant tout, les chiffres. Nous avons eu, en son temps, à contredire les médias qui les publient urbi et orbi. Les morts, il y en a eu. Des morts, du fait direct ou indirect de la guerre. Mais, les morts du fait indirect de la guerre (manque d’accès aux soins de santé, famine ou autres causes) ne le sont pas exclusivement à travers la guerre menée par le RCD. Il faut remonter l’histoire de notre pays pour constater que celui-ci n’en était plus un que de nom. C’est depuis plusieurs décennies que l’Etat congolais n’existait plus. Et quand l’Etat n’existe pas, qu’est-ce qui existe à sa place, sinon la désolation ? Aujourd’hui, on nous fait pour rien porter le chapeau. Le pays était totalement détruit avant 1998. Ainsi donc, ceux qui meurent aujourd’hui, ils meurent des conséquences de quarante ans de dictature et de destruction auxquelles il faudra ajouter également les conséquences de la guerre de 1996 à 1997. Bien sûr, le RCD a sa petite part de responsabilité.

S’agissant du deuxième volet de votre question, si nous pensions que notre action était positive. Ce qui compte, c’est l’objectif, c’est la cause. Nous ne nous battons pas rien que pour le pouvoir. La preuve est que tout le monde commence à saluer aujourd’hui le changement qui pointe à l’horizon. Mais il devait y avoir un prix à payer. L’important, c’est que ce sang qui a coulé apporte effectivement un changement pour un Congo démocratique et juste pour tous. Mais si le changement ne s’installe pas, dans ce cas-là, le sang versé aura coulé pour rien. Notre action positive

Quatre ans de guerre, quatre ans aussi, presque, de négociations hardies et onéreuses. Croyez-vous, aujourd’hui, après l’Accord de Pretoria, avoir atteint votre objectif ?

J’ai déjà répondu en partie à cette question. En complément, je voudrais tous simplement noter le passage de Sun City. Un étape importante, mais faite de tricherie que vous connaissez : l’accord Kabila-Bemba. L’objectif était de démontrer que tous les autres Congolais étaient d’accord pour la paix, sauf le RCD et son allié, le Rwanda… pour qu’enfin, le RCD passe rejoindre leur accord, à eux, à genoux. Nous avons pris une position ferme, et notre constance a payé. C’est une grande victoire pour le RCD, car, aujourd’hui, l’Accord inclusif et global a été signé.

Quant à savoir si nous avons atteint notre objectif, je dois dire que nous sommes en voie de l’atteindre. Au fait, bien que l’Accord de Pretoria soit inclusif et global, celui-ci est imparfait, d’autant que certaines parties l’ont signé avec réserve, en l’occurrence le gouvernement. Par contre, nous, nous l’avons signé, alors que nous étions la partie la mal servie. Nous l’avons fait, parce que nous savons qu’il y a un prix à payer pour la paix. Donc, l’objectif pour nous, c’est le changement et non les postes.

Mais vous avez acquis une des vice-présidences et quelques ministères stratégiques …

Au niveau des belligérants, le gouvernement a un président et un vice-président. Le MLC se voit attribuer arbitrairement un vice-président et un président de l’Assemblée. Est-ce quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi ? Enfin, le gouvernement a un président et un vice-président, et le président préside l’institution « Présidence ». Le MLC a un président qui préside l’institution « Assemblée Nationale ». Or, le RCD ne préside aucune institution. Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi ?

Ainsi donc, quand nous disons que le partage n’était pas équilibré, ce n’est pas un simple slogan. Mais, nous l’avons accepté, parce que – je vous le répète – la paix a un prix à payer.

Comment allez-vous procéder à la désignation des personnes devant occuper ces postes ? Il semble qu’à ce propos, il y a déjà un remue-ménage au sein du RCD.

Au sein de notre mouvement, il y a des mécanismes qui prévoient tout. Nous ferons recours à ces mécanismes. Vous parlez de remue-ménage. Que non. Des personnes ont simplement exprimé leurs ambitions. Quoi de plus normal ?

Iriez-vous à Kinshasa sans complexe ?

Sans complexe aucun. C’est plutôt le gouvernement qui a le complexe de nous voir arriver à Kinshasa.

Une fois vous tous installés à Kinshasa, ne craignez-vous pas de nouvelles défections préjudiciables à votre mouvement pour le futur proche ? Puisque des défections au sein du RCD, nous en savons quelque chose.

Qu’est-ce que ces défections ont fait du RCD ? Notre mouvement est resté intact. Par contre, ceux qui l’ont quitté se sont multipliés par zéro. Wamba a quitté la présidence, qu’est-ce qu’il représente aujourd’hui ? Il ne représente que lui-même. Kin Kiey Mulumba ? Il demande de revenir. Est-ce que vous le savez ?
Et puis, il faut vous dire que l’heure n’est plus aux défections. Le moment est plutôt aux alliances. C’est dans ce cadre que nous venons de conclure l’alliance avec l’UPC de Thomas Lubanga. Katebe Katoto arrive à Goma dimanche 19 janvier 2003. Cela étant, quiconque voudra quitter le RCD à Kinshasa, il le fera librement. Nous le remplacerons. Le RCD est plein de cadres. Nous sommes des démocrates.

Comment voyez-vous la marche de la transition ? Quelles sont les embûches plus ou moins prévisibles ?

Déjà, il y a des problèmes entre la signature et l’application. La première chose qu’il faut relever, c’est que le processus n’a plus de pilote. Personne ne convoque les réunions. Finalement, c’est tout un chacun qui prend ses initiatives. Aujourd’hui, c’est Kabila qui demande qu’on aille à Kinshasa. La Monuc, les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité, l’Afrique du Sud et la Belgique prennent les leurs. Le processus est abandonné au bord de la route.

A cet égard, nous venons de demander formellement aux Nations Unies de reconduire le mandat de Moustapha Niasse pour que celui-ci travaille avec les Sud-Africains au niveau des discussions sur la constitution, la réunification des armées et la sécurisation de gens. C’est après les trois catégories de réunions qu’on pourrait alors tout remettre à Masire pour la plénière devant formaliser l’accord complet.

La deuxième chose concerne le problème de sécurité. On banalise ce problème, alors qu’il est, pour nous, fondamental. Notre présent à Kinshasa est une question de vie ou de mort. A Kigali, on a vue un premier ministre assassiné. On a vu ce qui s’était passé en Angola avec les membres de l’Unita, assassinés. Nous ne nous rendrons pas à Kinshasa sans une solution satisfaisante à cette question. Nous ne sommes pas prêts au suicide. Et cette garantie sécuritaire ne nous concerne pas que nous, individuellement, c’est aussi une garantie pour les nouvelles institutions.

Mais, les membres du MLC sont, eux, à Kinshasa.

Le RCD est totalement différent du MLC. Le MLC est un allié du gouvernement. N’ont-ils pas signé l’accord bidon de Sun City ? Et puis, il faut préciser que le MLC est à Kinshasa avant d’exercer le pouvoir. Plus tard, ce ne sera pas la même chose.

Nous en sommes encore à la question principale sur les embûches.

J’ai parlé, tout à l’heure, du problème lié à notre sécurité à Kinshasa. C’est un problème sérieux. Mais, il en est un autre, le plus important, à notre avis : c’est la guerre à l’Est du pays. Cette situation constitue la menace la plus sérieuse au processus de paix. Kabila n’en démord pas. Six jours après l’Accord de Pretoria, des avions en provenance de Kinshasa ont atterri à Baraka convoyant armes et munitions pour les Mai-Mai. Nous en avons des preuves matérielles. Jusqu’au moment où nous parlons, les avions de Kabila continuent d’atterrir à Lulimba et à Kilebwe. D’après des informations vérifiées en notre possession, six mille Interahamwe viennent d’arriver là-bas. Ils seront répartis en deux groupes. Une partie va aller directement à Baraka et une autre à Minimbwe pour déboucher sur les montagnes surplombant Uvira. Est-ce que tout cela est-il encourageant ?

Après la transition, les élections. Le RCD prendra-t-il l’habit d’un parti politique classique ?

Mais tout de suite. Là, ce n’est même pas discutable. Le RCD a des produits politiques à revendre, croyez-moi.

A supposer que la transition se déroule normalement, pensez-vous faire du territoire que vous avez conquis militairement votre fief électoral ? Vous y croyez ?

Absolument. Les gesticulations que vous voyez aujourd’hui vont prendre fin. Et ce territoire, nous en ferons notre base.

Le Sud-Kivu y compris ?

Pourquoi pas ? C’est vrai que la ville de Bukavu est frondeuse, est-ce cela sa gloire ? Je ne sais. Et puis, qui a été populaire à Bukavu, en commençant par Mobutu ? Je vous le répète, les gesticulations vont s’évanouir.

Par la corruption de toute sorte …

(Rire) Pas nécessairement. L’opinion varie toujours selon les circonstances. Après la réunification du pays, les gens vont découvrir les véritables réalités à Kinshasa, à Lubumbashi et ailleurs. Les plus honnêtes nous donneront raison.

Qu’on en termine là. Où va la RDCongo ?

La RDCOngo va où nous, Congolais, voulons l’amener. Vers le bonheur ou les malheurs exemplaires. L’Accord de Pretoria est une excellente opportunité à saisir. Kabila doit le comprendre, en arrêtant la guerre à l’Est du pays et en partageant avec l’ensemble de Mai-Mai le butin du Dialogue intercongolais. Sinon, il faudra s’attendre à une autre rébellion, celle de Mai-Mai mécontents contre le prochain gouvernement.

Propos recueillis par J.Jules Lema Landu

 

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