AMANI
: Après l’Accord dit global et inclusif de Pretoria,
pouvons-nous dire avec vous que la guerre est finie ? Que demain,
c’est la paix ?
M. Nyarugabo
: Au fait, la signature seule d’un accord ne suffit pas
en soi. Mais c’est un élément important
dans le processus de fin de la guerre. Pour répondre
exactement à votre question, je dirai que la guerre est
en voie de se terminer. Comme vous le savez, la signature d’un
accord est une chose, son application en est une autre. Ainsi
donc, tout dépendra de la manière dont toutes
les parties vont user de leur bonne foi pour qu’on arrive
à l’exécution.
Ainsi
le RCD entre-t-il dans l’histoire de la RDCongo, en tant
que mouvement de rébellion ?
Depuis le
déclenchement de la guerre, le 2 août 1998, le
RCD est entré dans l’histoire de la RDCongo. Mais
aujourd’hui, il y est entré encore davantage, car
si le processus actuel existe, c’est parce que le RCD
a déclenché les hostilités. C’est
donc sur la base de celles-ci que la société civile
peut prétendre, aujourd’hui, participer au gouvernement
et que l’opposition politique, qui n’avait plus
voix au chapitre, peut revenir à la gestion des affaires.
Il en est de même de tous les autres mouvements qui sont
nés dans la foulée. Pour le RCD, c’est la
consécration.
Comment
situez-vous le RCD par rapport à d’autres mouvements
de rébellion, ceux des années soixante et soixante-dix
? Le RCD constitue-t-il une véritable rébellion
ou un alibi ?
Je pense
que notre mouvement est totalement différent des autres
rébellions. Et cette différence se situé
essentiellement au niveau de la fin, l’issue. Le RCD a
entrepris une guerre qui a produit aujourd’hui des effets.
Quant à savoir si le RCD est un simple alibi, c’est
de la distraction. Ceux qui le disent ne le pensent pas, malheureusement.
Est-ce que renoncent-ils aux avantages qu’ils tirent aujourd’hui
du RCD ? La société civile, par exemple, était
la première à vilipender notre mouvement. Aujourd’hui,
elle manifeste des appétits insatiables pour les maroquins.
A insister que la société civile ne participe
pas au gouvernement, elle serait prête, en tout cas, à
prendre les armes. Alibi ? Non. N’est-ce pas qu’aujourd’hui
tout le monde est conscient qu’il est possible d’apporter
un changement dans notre pays ?
Les rébellions
citées tout à l’heure furent écrasées
toutes par le régime Mobutu. Cela n’a pas été
exceptionnellement le cas pour le RCD.
Eprouvez-vous quel sentiment, alors que vous étiez visiblement
inféodé à l’Armée patriotique
rwandaise ?
(Rire) Trois
choses. D’abord, savoir choisir un allié, c’est
déjà intelligent. Si les autres rébellions
ont échoué, c’est en raison de ce principe.
En deuxième lieu, le RCD n’est pas inféodé
à l’armée rwandaise. C’est de l’intoxication.
C’est ce qu’on a dit aussi de l’AFDL, lorsque
nous marchions vers Kinshasa contre Mobutu. Cela n’a pas
empêché que les Kabila soient au pouvoir.
Alors, où est la logique ? Kabila, décrié,
hier, Kabila, légitime, aujourd’hui ? Comme la
mémoire de ceux-là est courte ! N’est-ce
pas avec la même armée rwandaise que Kabila a renversé
la dictature de Mobutu ? Enfin, la troisième chose :
Qui a déjà fait une guerre sans allié ?
Les Etats-Unis d’Amérique, pour attaquer le tout
petit Irak, ne cherchent-ils pas d’alliés ? Nous
sommes fiers d’avoir un allié, le Rwanda. Nous
ne sommes pas les premiers à avoir eu un allié
et nous ne seront pas les derniers à l’avoir fait.
Pendant
quatre ans, vous venez de mener une guerre meurtrière
que vous qualifiez de « libération ». On
estime le nombre des morts, directement ou indirectement lié
au fait de la guerre, à plus de trois millions de personnes.
Pensez-vous sincèrement attribuer un sens positif à
votre action ?
Avant tout,
les chiffres. Nous avons eu, en son temps, à contredire
les médias qui les publient urbi et orbi. Les morts,
il y en a eu. Des morts, du fait direct ou indirect de la guerre.
Mais, les morts du fait indirect de la guerre (manque d’accès
aux soins de santé, famine ou autres causes) ne le sont
pas exclusivement à travers la guerre menée par
le RCD. Il faut remonter l’histoire de notre pays pour
constater que celui-ci n’en était plus un que de
nom. C’est depuis plusieurs décennies que l’Etat
congolais n’existait plus. Et quand l’Etat n’existe
pas, qu’est-ce qui existe à sa place, sinon la
désolation ? Aujourd’hui, on nous fait pour rien
porter le chapeau. Le pays était totalement détruit
avant 1998. Ainsi donc, ceux qui meurent aujourd’hui,
ils meurent des conséquences de quarante ans de dictature
et de destruction auxquelles il faudra ajouter également
les conséquences de la guerre de 1996 à 1997.
Bien sûr, le RCD a sa petite part de responsabilité.
S’agissant
du deuxième volet de votre question, si nous pensions
que notre action était positive. Ce qui compte, c’est
l’objectif, c’est la cause. Nous ne nous battons
pas rien que pour le pouvoir. La preuve est que tout le monde
commence à saluer aujourd’hui le changement qui
pointe à l’horizon. Mais il devait y avoir un prix
à payer. L’important, c’est que ce sang qui
a coulé apporte effectivement un changement pour un Congo
démocratique et juste pour tous. Mais si le changement
ne s’installe pas, dans ce cas-là, le sang versé
aura coulé pour rien. Notre action positive
Quatre
ans de guerre, quatre ans aussi, presque, de négociations
hardies et onéreuses. Croyez-vous, aujourd’hui,
après l’Accord de Pretoria, avoir atteint votre
objectif ?
J’ai
déjà répondu en partie à cette question.
En complément, je voudrais tous simplement noter le passage
de Sun City. Un étape importante, mais faite de tricherie
que vous connaissez : l’accord Kabila-Bemba. L’objectif
était de démontrer que tous les autres Congolais
étaient d’accord pour la paix, sauf le RCD et son
allié, le Rwanda… pour qu’enfin, le RCD passe
rejoindre leur accord, à eux, à genoux. Nous avons
pris une position ferme, et notre constance a payé. C’est
une grande victoire pour le RCD, car, aujourd’hui, l’Accord
inclusif et global a été signé.
Quant à
savoir si nous avons atteint notre objectif, je dois dire que
nous sommes en voie de l’atteindre. Au fait, bien que
l’Accord de Pretoria soit inclusif et global, celui-ci
est imparfait, d’autant que certaines parties l’ont
signé avec réserve, en l’occurrence le gouvernement.
Par contre, nous, nous l’avons signé, alors que
nous étions la partie la mal servie. Nous l’avons
fait, parce que nous savons qu’il y a un prix à
payer pour la paix. Donc, l’objectif pour nous, c’est
le changement et non les postes.
Mais
vous avez acquis une des vice-présidences et quelques
ministères stratégiques …
Au niveau
des belligérants, le gouvernement a un président
et un vice-président. Le MLC se voit attribuer arbitrairement
un vice-président et un président de l’Assemblée.
Est-ce quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi ?
Enfin, le gouvernement a un président et un vice-président,
et le président préside l’institution «
Présidence ». Le MLC a un président qui
préside l’institution « Assemblée
Nationale ». Or, le RCD ne préside aucune institution.
Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi
?
Ainsi donc,
quand nous disons que le partage n’était pas équilibré,
ce n’est pas un simple slogan. Mais, nous l’avons
accepté, parce que – je vous le répète
– la paix a un prix à payer.
Comment
allez-vous procéder à la désignation des
personnes devant occuper ces postes ? Il semble qu’à
ce propos, il y a déjà un remue-ménage
au sein du RCD.
Au sein
de notre mouvement, il y a des mécanismes qui prévoient
tout. Nous ferons recours à ces mécanismes. Vous
parlez de remue-ménage. Que non. Des personnes ont simplement
exprimé leurs ambitions. Quoi de plus normal ?
Iriez-vous
à Kinshasa sans complexe ?
Sans complexe
aucun. C’est plutôt le gouvernement qui a le complexe
de nous voir arriver à Kinshasa.
Une
fois vous tous installés à Kinshasa, ne craignez-vous
pas de nouvelles défections préjudiciables à
votre mouvement pour le futur proche ? Puisque des défections
au sein du RCD, nous en savons quelque chose.
Qu’est-ce
que ces défections ont fait du RCD ? Notre mouvement
est resté intact. Par contre, ceux qui l’ont quitté
se sont multipliés par zéro. Wamba a quitté
la présidence, qu’est-ce qu’il représente
aujourd’hui ? Il ne représente que lui-même.
Kin Kiey Mulumba ? Il demande de revenir. Est-ce que vous le
savez ?
Et puis, il faut vous dire que l’heure n’est plus
aux défections. Le moment est plutôt aux alliances.
C’est dans ce cadre que nous venons de conclure l’alliance
avec l’UPC de Thomas Lubanga. Katebe Katoto arrive à
Goma dimanche 19 janvier 2003. Cela étant, quiconque
voudra quitter le RCD à Kinshasa, il le fera librement.
Nous le remplacerons. Le RCD est plein de cadres. Nous sommes
des démocrates.
Comment
voyez-vous la marche de la transition ? Quelles sont les embûches
plus ou moins prévisibles ?
Déjà,
il y a des problèmes entre la signature et l’application.
La première chose qu’il faut relever, c’est
que le processus n’a plus de pilote. Personne ne convoque
les réunions. Finalement, c’est tout un chacun
qui prend ses initiatives. Aujourd’hui, c’est Kabila
qui demande qu’on aille à Kinshasa. La Monuc, les
cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité,
l’Afrique du Sud et la Belgique prennent les leurs. Le
processus est abandonné au bord de la route.
A cet égard,
nous venons de demander formellement aux Nations Unies de reconduire
le mandat de Moustapha Niasse pour que celui-ci travaille avec
les Sud-Africains au niveau des discussions sur la constitution,
la réunification des armées et la sécurisation
de gens. C’est après les trois catégories
de réunions qu’on pourrait alors tout remettre
à Masire pour la plénière devant formaliser
l’accord complet.
La deuxième
chose concerne le problème de sécurité.
On banalise ce problème, alors qu’il est, pour
nous, fondamental. Notre présent à Kinshasa est
une question de vie ou de mort. A Kigali, on a vue un premier
ministre assassiné. On a vu ce qui s’était
passé en Angola avec les membres de l’Unita, assassinés.
Nous ne nous rendrons pas à Kinshasa sans une solution
satisfaisante à cette question. Nous ne sommes pas prêts
au suicide. Et cette garantie sécuritaire ne nous concerne
pas que nous, individuellement, c’est aussi une garantie
pour les nouvelles institutions.
Mais,
les membres du MLC sont, eux, à Kinshasa.
Le RCD est
totalement différent du MLC. Le MLC est un allié
du gouvernement. N’ont-ils pas signé l’accord
bidon de Sun City ? Et puis, il faut préciser que le
MLC est à Kinshasa avant d’exercer le pouvoir.
Plus tard, ce ne sera pas la même chose.
Nous
en sommes encore à la question principale sur les embûches.
J’ai
parlé, tout à l’heure, du problème
lié à notre sécurité à Kinshasa.
C’est un problème sérieux. Mais, il en est
un autre, le plus important, à notre avis : c’est
la guerre à l’Est du pays. Cette situation constitue
la menace la plus sérieuse au processus de paix. Kabila
n’en démord pas. Six jours après l’Accord
de Pretoria, des avions en provenance de Kinshasa ont atterri
à Baraka convoyant armes et munitions pour les Mai-Mai.
Nous en avons des preuves matérielles. Jusqu’au
moment où nous parlons, les avions de Kabila continuent
d’atterrir à Lulimba et à Kilebwe. D’après
des informations vérifiées en notre possession,
six mille Interahamwe viennent d’arriver là-bas.
Ils seront répartis en deux groupes. Une partie va aller
directement à Baraka et une autre à Minimbwe pour
déboucher sur les montagnes surplombant Uvira. Est-ce
que tout cela est-il encourageant ?
Après
la transition, les élections. Le RCD prendra-t-il l’habit
d’un parti politique classique ?
Mais tout
de suite. Là, ce n’est même pas discutable.
Le RCD a des produits politiques à revendre, croyez-moi.
A
supposer que la transition se déroule normalement, pensez-vous
faire du territoire que vous avez conquis militairement votre
fief électoral ? Vous y croyez ?
Absolument.
Les gesticulations que vous voyez aujourd’hui vont prendre
fin. Et ce territoire, nous en ferons notre base.
Le
Sud-Kivu y compris ?
Pourquoi
pas ? C’est vrai que la ville de Bukavu est frondeuse,
est-ce cela sa gloire ? Je ne sais. Et puis, qui a été
populaire à Bukavu, en commençant par Mobutu ?
Je vous le répète, les gesticulations vont s’évanouir.
Par
la corruption de toute sorte …
(Rire) Pas
nécessairement. L’opinion varie toujours selon
les circonstances. Après la réunification du pays,
les gens vont découvrir les véritables réalités
à Kinshasa, à Lubumbashi et ailleurs. Les plus
honnêtes nous donneront raison.
Qu’on
en termine là. Où va la RDCongo ?
La RDCOngo
va où nous, Congolais, voulons l’amener. Vers le
bonheur ou les malheurs exemplaires. L’Accord de Pretoria
est une excellente opportunité à saisir. Kabila
doit le comprendre, en arrêtant la guerre à l’Est
du pays et en partageant avec l’ensemble de Mai-Mai le
butin du Dialogue intercongolais. Sinon, il faudra s’attendre
à une autre rébellion, celle de Mai-Mai mécontents
contre le prochain gouvernement.
Propos
recueillis par J.Jules Lema Landu