Amani - N° 41 -42
Dialogue Intercongolais

De Lusaka à Prétoria

De Lusaka à Prétoria. Que d'embûches? Aujourd'hui, l'Accord inclusif et global réclamé à cor et à cri par les parties en conflit congolais est facilement là. Reste à l'appliquer. Dès lors, la maturité des acteurs politiques congolais est mise à rude épreuve. Wait and see !

Placide Senghi Senghi

* Première étape

L’an 2002 aura été pour les Congolais celui de beaucoup d’incertitudes, quant à l’issue heureuse des négociations de paix amorcées depuis 2000.

L’Accord de cessez-le-feu de Lusaka, signé en juillet et août 1999 entre le gouvernement et les rébellions armées avait institué un chapitre consacré au dialogue politique entre les Congolais pour mettre fin à la guerre.

L’une des parties signataires dudit accord, en qualité de témoin, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), devenue par la suite l’Union Africaine (UA), avait alors désigné quelques semaines plus tard un facilitateur du dialogue. Le choix fut porté sur l’ancien président botswanais, Sir Ketumile Masire.

Celui-ci eut du mal à lancer la machine, confronté pour la première fois aux réalités originales du Congo.

Contestations et doutes sur sa neutralité fusèrent de toutes les parties au conflit. Le gouvernement haussera le ton plus que les autres belligérants, et décidera la fermeture pure et simple du Bureau de la facilitation fonctionnant à Kinshasa, avant de se débarrasser de Masire.

A la mort de Kabila-père, le 16 janvier 2001, un nouveau vent diplomatique se mit à souffler de Kinshasa. Son successeur de fils décida de briser l’isolement dans lequel le père avait placé le pays.

L’UA et l’ONU, l’Organisation des Nations Unies, reprirent contact avec Kabila-fils pour relancer le dialogue politique entre les protagonistes congolais. Accord de Joseph Kabila. Sir Ketumile Masire dût à nouveau regagner la capitale congolaise et y rouvrir son Bureau.

Des navettes furent organisées par le facilitateur entre Kinshasa et Goma, puis Kinshasa et Gbadolite, enfin Kinshasa et Beni, ou Bunia, villes où se trouvent installés les Quartiers Généraux des rébellions.

Comme résultat de ces navettes, une première date et une ville furent retenues pour rassembler les acteurs politiques congolais, gouvernement, rébellions, société civile / forces vives et opposition non armée.

Gaborone, au Botswana, fut le premier rendez-vous des Congolais avec l’histoire, en août 2001. Une délégation de quinze personnes par composante se réunit ainsi dans la belle capitale du pays des Tswana pour jeter les bases des futures négociations politiques intercongolais.

L’ambiance des retrouvailles est si bon enfant que tous les participants se mettent à rêver à une rapide fin de la guerre. Un pacte y est même élaboré et signé, le « Pacte de Gaborone » qui consacre la fin de la guerre médiatique, le code de bonne conduite entre les belligérants et la libre circulation des personnes et de leurs biens de part et d’autre des lignes de front.

* Deuxièmes étape

Un autre rendez-vous ferme pour le dialogue proprement dit est pris pour le 15 octobre 2001 à Addis-Abeba, la capitale de la toute nouvelle Union Africaine.

Le choix de cette ville est symbolique. Tout porte à croire qu’elle verra se réaliser le retour de l’Unité congolaise disparue depuis août 1998.

A la date convenue, toutes les délégations sont à Addis-Abeba, toujours sous la formule de « format réduit ». Contrairement à l’ambiance vécue à Gaborone, ici, les délégués du gouvernement et ceux des rébellions se regardent en chiens de faïence. Il y a de quoi : Dans la perspective du renouvellement de l’ordre politique et du partage des responsabilités pendant la transition, à l’ordre du jour, les uns ont la hantise de perdre leurs fauteuils convoités par les autres.

Débordé, Sir Ket Masire ne parvient pas à convaincre la délégation du gouvernement. Celle-ci, agacée par l’insistance de la facilitation et des autres composantes décide de reprendre l’avion quarante-huit heures après les débuts des travaux, et retourne de nuit à Kinshasa. Surprise désagréable le lendemain matin dans la salle. Les travaux sont ajournés sine die, faute d’une composante absente. La nouvelle année démarre en RDCongo, comme la précédente, sur un drame. Le volcan Nyiragongo décide, le 17 janvier 2002, de se réveiller de son long sommeil de 25 ans pour visiter le tiers de la ville de Goma en calcifiant tout sur son passage.Le pays reste divisé. Et le désespoir est profond.

Sun City: Des femmes congolaises protestent contre la lenteur des travaux

Comprenant la lassitude du Congolais moyen, Sir Masire revient à la charge et propose un autre lieu et une autre date de rencontre aux protagonistes.

Sun City, Afrique du Sud, le 25 février 2002. Il semble que, cette fois-ci, toutes les chances sont réunies pour un démarrage définitif.

L’Occident a réussi à décrocher des rébellions l’acceptation pour Joseph Kabila comme président de la République pendant la transition précédant les élections.
La cité sud-africaine du soleil va accueillir ainsi pour 45 jours les délégués de toutes les composantes. Les travaux ont comme du plomb dans l’aile. Tantôt pour des motifs protocolaires, tantôt pour des violations de cessez-le-feu sur les terrains de combats. Tout est prétexte pour se faire prier. Ket Masire a fort à faire. La diplomatie est mise à rude épreuve.

Le 15 mars 2002, enfin, est donné le véritable coup d’envoi des négociations politiques entre Congolais devant déboucher sur un nouvel ordre politique, un partage équilibré du pouvoir, la réconciliation nationale et l’élaboration d’une constitution devant régir la transition.

Mais à quelques heures de l’échéance fixée par la facilitation et le pays hôte, les discussions achoppent une nouvelle fois sur deux points importants où les négociateurs ne sont pas prêts de se mettre d’accord : la formation de l’armée nationale et le partage du pouvoir.

Des formules sont élaborées dans le bureau de la facilitation et dans celui du président du pays hôte et proposées aux délégués des différentes composantes.

Un président et trois Premiers ministres. Un président et deux vice-présidents et Un Premier ministre. Aucune des formules ne rencontre l’assentiment général. Le découragement est à son comble.

Le 17 avril 2002, encore un coup de théâtre. Pendant que la situation semblait être totalement sans issue, et que les laboratoires spécialisés tentaient de trouver la formule magique susceptible de contenter toutes les parties, un groupe de délégués se réunissait nuitamment dans un des hôtels mis à leur disposition, les Cascades, pour partager le pouvoir.

Le gouvernement, les rébellions du Mouvement de Libération du Congo (MLC) et du Rassemblement Congolais pour la Démocratie / Mouvement de Libération (RCD/ML), la société civile / Forces vives et quelques partis politiques vont signer ce qu’ils appelleront « l’Accord Cadre » de Sun City. Au terme duquel M. Joseph Kabila demeure le président de la République et M. Jean Pierre Bemba est désigné comme Premier ministre, le Parlement est « offert » au RCD, Rassemblement Congolais pour le Démocratie.

Sir Ketumile Masire, le président Thabo Mbeki, la rébellion du RCD, et les autres partis politiques comme l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) sont courtcircuités.

D’autres voient derrière ce coup de force la main de la Belgique qui cherche à placer les anciens mobutistes vivant chez elle et devenus encombrants.

La France, qui ne digère pas l’influence grandissante anglo-saxonne dans la région des Grands lacs africains, est aussi accusée.

Les signataires de l’accord de Sun City, qui se targueront de constituer « le camp de la patrie », vont se donner un nouveau rendez-vous à Matadi, au pays, pour finaliser le projet de la constitution de la transition. Pendant que JP Bemba est appelé à amorcer les consultations en vue de constituer son gouvernement, attendu pour le 30 juin 2002, jour anniversaire de l’indépendance du Congo.Entre temps, les non signataires se réunissent cinq jours plus tard, soit le 22 avril 2002, toujours à Sun City, pour créer, avec le parrainage du président sud-africain, « l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue (ASD) ».

Troisième étape

Une diplomatie tous azimuts est aussitôt déclenchée par cette nouvelle plate-forme, tant au pays, dans la région de la SADC, en Occident, qu’auprès de l’UA et de l’ONU.

Une mutinerie éclate à Kisangani, les 13 et 14 mai 2002 au sein de l’armée du RCD. Une partie des officiers de la rébellion tentent de renverser le pouvoir en place, et se rallier au pouvoir de Kinshasa. Des appels de haine tribale lancés sur les ondes de la radio locale jettent la population dans la rue.

Goma, siège du RCD, réagit brutalement en envoyant des renforts à Kisangani. S’en suivront des sanglantes représailles contre les jeunes gens des quartiers chauds de la ville, et les officiers suspects. Le bilan est lourd. Les organisations de défense des droits de l’homme parlent de 200 à 500 morts. Le RCD donne le bilan de « 21 morts seulement » .

Sur le plan politique par contre, le RCD est réconforté par la victoire de l’ASD

 

Moustafa Niasse se battra alors contre vents et marées pour remettre la machine sur les rails. Coup de châpeau
Les travaux de Matadi se noient dans les eaux du fleuve Congo. Une discorde éclate entre Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba sur la nomination par un décret présidentiel du Premier ministre et sur la sécurité de Bemba dans la capitale. Devant ce rideau opaque obscurcissant l’avenir de la RDCongo, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, décide de nommer début juin 2002 un « Envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Dialogue Intercongolais ».

Prenant aussitôt ses services, l’ancien Premier ministre sénégalais, M. Moustapha Niasse, se rendra tour à tour à Kinshasa, à Matadi, à Gbadolité, à Beni et à Goma.

La signature, le 30 juillet à Pretoria, d’un accord entre le président Kabila et Kagame, et celle à Lusaka le 30 août entre le même Kabila et le président Museveni, vont décrisper le climat de tension qui règne entre leurs trois pays depuis quatre ans.

Le retrait éclair des troupes rwandaises et du gros des troupes ougandaises présentes en RDCongo va accroître encore plus cette décrispation.

Ce qui va certainement influer positivement sur la remise en route du processus de paix au pays par les différents acteurs appelés à trouver des solutions à la dimension interne de la crise congolaise.

M. Moustapha Niasse se battra alors, contre vents et marées, pour remettre en selle les négociations interrompues à Sun City. La présidence sud-africaine l’épaulera d’ailleurs efficacement dans ce travail. Une autre méthodologie est adoptée.

Des consultations séparées avec chaque composante invitée à Pretoria autour des propositions concrètes de partage du pouvoir.
Les points de convergence ayant été relevés, les discussions sont finalement engagées le 9 décembre 2002 sur les points de divergence, chaque composante déterminant librement les concessions à faire à l’adversaire.

En dépit des dernières réticences de part et d’autre, un plan d’ensemble est dégagé et adopté par toutes les composantes le 17 décembre 2002. Enfin, « l’Accord global et inclusif » est obtenu, censé conduire le pays à la transition.

En gros, cet accord prévoit la cessation des hostilités, la réunification du pays et de l’armée, la réconciliation nationales et une gestion collégiale des affaires à tous les niveaux. Les quelques points de divergence qui subsistent encore sont censés être aplanis par le gouvernement d’union nationale qui aura à gérer la transition de 2 à 3 ans.


Placide Senghi-Senghi

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