Le paradoxe
congolais, c’est que les nouveaux acteurs politiques,
en dépit ou à cause de leur niveau aujourd’hui
élevé d’instruction, n’ont pas changé
d’un iota dans la manière de penser et de faire
« à la congolaise ». Dans leur chef se retrouve
toujours éveillé le même phénotype
caractérisant les animateurs politiques des années
soixante « moyennement » instruits, alors que ces
derniers agissaient, malgré eux, en parfaits amateurs
dans un domaine qui leur était totalement inconnu. Tant
sur le plan théorique que pratique. Octroyée à
la va-vite par la Belgique sous la pression du nationalisme
congolais naissant et bouillonnant, la souveraineté nationale,
à ses premiers pas, devrait nolens volens être
gérée par des Congolais eux-mêmes.
Les effets
conjugués de cet amateurisme politique évident
et des ambitions disproportionnées des uns et des autres
conduisirent le pays à un véritable drame qu’on
a d’ailleurs vite qualifié de « congolisation
». Terminologie sœur de « balkanisation ».
Déchiré jusqu’à ses tréfonds
par des luttes intestines et de leadership, le Congo vola en
éclats, en une partition vulgaire de facto : trois républiques
et un royaume d’opérette1. Au propre comme au figuré,
ce fut la foire et le cirque.
Ainsi, face
au bourbier congolais, nombre d’ouvrages et de journaux
ont-ils consacré des pages au vitriol mettant en avant
l’impréparation, notamment dans l’absence
de formation des cadres avant l’octroi de l’indépendance
par la Belgique.
Aujourd’hui,
quarante ans après, cette thèse s’est effondrée
d’elle-même, en douce, devant la nuée des
« professeurs », du reste de qualité scientifique
incontestable, ayant occupé le devant de la scène
politique durant trois décennies. Au désordre
politique – malgré la présence de la société
savante au gouvernail de tous les postes de responsabilité
–, succédera la propension au désordre économique
jusqu’à la faillite totale de l’Etat. Naturellement,
le régime dictatorial de Mobutu fut mis en cause, constituant
ainsi pour l’élite un beau prétexte de justifier
autrement sa complicité tacite mais fort intéressée
dans le pillage et la destruction du pays.
Seulement
voilà, « morte la bête, vive le venin »,
dirions-nous simplement, car fécondé par la même
guerre d’ego que jadis, ce paradoxe reste une constante.
Et la gravité, aujourd’hui plus qu’hier,
est telle que la RDCongo morcelée est devenue, presque,
propriété de pays voisins sous le couvert d’alliances
militaires avec des rébellions de tout bord. Alors que
la première génération des politiciens
est éteinte, la dictature de Mobutu emportée par
l’ « ouragan de l’histoire » et celle
de Kabila-père, éphémère, étouffée
dans l’œuf, la RDCongo continue toujours de siéger
sous la même bannière comme à l’aube
des années soixante, à savoir l’inconscience
politique couplée de l’attrait irrésistible
des intérêts égoïstes dans le chef
de la classe dirigeante.
Le peuple
? « Connais pas, mais c’est un pont… en or
! », se disent tranquillement les lauréats d’alma
mater vautrés dans leur abondance mal acquise.
Enfin, si
l’Accord de Lusaka est resté lettre morte, si Gaborone
et Sun City se sont révélés partiellement
improductifs et si Pretoria constitue un « doute méthodique
», quant à son aboutissement heureux, à
court terme, la comparaison est tragiquement bien établie.
Entre les « moyennement » instruits d’hier
et la société savante d’aujourd’hui,
il n’y a qu’un souffle qui les sépare : le
« mythe de diplômes ». Sans plus ni moins.
Ainsi, la bête est-elle peut-être morte, mais le
venin continue son ravage. Et la RDCongo, en tant qu’entité,
demeurera pour longtemps une chimère. A moins que la
magie de diplômes joue autrement le jeu…
Mais avant
cela, il faudra coûte que coûte extirper le mal
– le venin – par un jugement exemplaire à
l’égard de tous les criminels politiques et économiques
quels qu’ils soient. Fort heureusement, toutes les parties
engagées au Dialogue intercongolais en on retenu l’idée,
en proposant la création d’un Tribunal pénal
international pour la RDCongo (TPIC).
Jean-Jules
Lema Landu