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Les portes de la paix Sylvestre Ntibantunganta, ancien président du Burundi, estime que celles-ci s'ouvrent lentement
Bujumbura: Sylvestre Ntibantunganya avec notre collaborateur Nestor Nkurunziza
AMANI : Monsieur le président, globalement, quel bilan faites-vous de l’année 2002 ? NTIBANTUNGANYA : 2002 aura été non pas une année de grandes lancées, mais quand-même une année pendant laquelle se sont produits des événements qui pourront aider 2003 à être meilleure. La signature d’un accord de cessez-le-feu entre les deux principaux belligérants, le CNDD FDD de Peter Nkurunziza et du gouvernement de transition du Burundi semble être un acquis important pour l’avenir du Burundi. Je crois aussi dire avec raison que cette année 2002 a été une année difficile en ce qui concerne la vie socio-économique et social. La pauvreté au Burundi augmente au jour le jour. Situation déjà fragilisée par le sous-développement du pays. Les prix augmentent chaque jour ; ici et là on entend des revendications de la part des groupes de la société burundaise. Mais je pense que tout cela ne pourra trouver de réponses que si l’accord de cessez-le-feu est mis en œuvre et consolidé.
Tout cela dans un ensemble économique
morose, où le pays négociait difficilement, mais finalement
avec succès, avec les institutions de Bretton Woods pour la relance
de l’économie.
L’accord de cessez-le-feu a été obtenu à la suite des pressions de la communauté internationale ; la dynamique de paix ne risque-t-elle pas d’en être fragilisée à l’intérieur ? Si vous avez quelqu’un qui fait pression sur vous pour faire la paix, celui-là est un ami ; il faut suivre ses conseils. Bien sûr la paix ne s’impose pas ; elle vient de l’esprit, de l’engagement des partenaires. Certains observateurs affirment que la population n’est pas partie prenante dans le processus de paix ; d’où le défaut d’appropriation. Je pense que si les politiciens écoutent et comprennent le peuple ; ils devraient absolument respecter ses desiderata ; parce que si ce peuple n’existait pas, l’homme politique ne serait pas non plus. Tout ce monde qui se bat, politiquement ou militairement, se bat avec la prétention d’aider ce peuple à se développer ; la constitution de 1992 avait été adoptée par référendum ; les principes constitutionnels qui ont été tirés de cette constitution et mis dans l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi constituent pour moi une sorte de réaffirmation de ce que le peuple burundais avait décidé en 1992. Il appartient aux hommes politiques de comprendre qu’à ces éléments il faut aujourd’hui ajouter tout ce qui est relatif aux missions, à l’organisation, au fonctionnement et à l’utilisation des forces de défense et de sécurité, qui devraient également être consignés dans la future constitution de manière visible. Ce que le peuple burundais demande aux politiciens, c’est d’arrêter définitivement la guerre et de permettre à la vie démocratique de se mener tel que prévu ; du reste le peuple ne dit pas qu’il n’a pas été associé, mais il insiste pour que les hommes politiques respectent ce qu’ils ont signé. Côté droits de l’homme, en 2001 un millier d’hommes avaient été tués par les belligérants, la situation s’est-elle améliorée en 2002 ? Il est évident que le peuple a continué à souffrir des menaces et même des actions contre les droits de l’homme les plus élémentaires ; c’est par exemple Itaba, où des centaines de citoyens ont été massacrés dans des conditions absolument inacceptables. L’autre problème essentiel, c’est la pauvreté qui s’accentue au jour le jour. L’un des droits de la population, c’est celui de vivre décemment ; les conditions humanitaires se sont dégradées tout au long de 2002. Quand il y a guerre, il est difficile de garantir les droits des gens ; j’ai espoir qu’une amélioration sera constatée si le cessez-le-feu est sérieusement mis en œuvre. Si les droits ont été si bafoués, c’est selon une opinion, que la justice fonctionne aussi mal ; à votre avis où se situent les disfonctionnement de la justice burundaise ? Les problèmes de la justice ne lui sont pas particuliers ; ils concernent toute l’organisation étatique et se vivent à travers l’ensemble de la société burundaise. Il sera difficile à la justice (même avec des juristes aussi formés que les nôtres et engagés à ne dire que le droit), il leur sera difficile de faire une saine justice, si, à côté, il y a des paramètres qui leur empêchent de faire leur travail en toute conscience. La loi burundaise est bonne sous plusieurs aspects, mais il y a des interférences qui empêchent aux magistrats d’aller au bout des dossiers. Il y a eu beaucoup de dossiers dont on a parlé en 2002 mais qui n’ont trouvé aucune aboutissement. Le dossier principal à base de la crise que nous vivons, en l’occurrence le coup d’Etat de 1993 et les massacres y consécutifs ne connaît aucune avancée significative ; il y a eu le dossier Malan, le représentant de l’OMS assassiné, les dossiers de détournement, ceux des autres personnalités assassinées mais dont on ne sait rien aujourd’hui. Tout cela ne pourra être éclairci que s’il y a la paix. L’Assemblée Nationale ne parvient pas à voter deux lois : celle sur le génocide et celle sur l’immunité provisoire. Pourquoi ? C’est dû au contexte socio-politico-sécuritaire du moment ainsi qu’à la méfiance entre les partenaires qui se retrouvent aujourd’hui dans les institutions. La loi sur le génocide a de multiples enjeux, et les groupes qui se retrouvent dans les institutions ont des vues complètement différentes sur la question. A mon avis, pour l’avenir, il faut une loi qui prévient et réprime effectivement le génocide. Mail il faut aussi que les différents partenaires soient logiques avec ce qu’ils ont signé. Le plus urgent n’est pas de mettre en place une loi sur le génocide, mais d’abord de ratifier les instruments internationaux susceptibles d’aider à réprimer de tels crimes. Je pense à la convention de Rome. Par ailleurs, l’Accord d’Arusha prévoit l’appel à une commission d’enquête judiciaire internationale envoyée par les Nations Unies. Le gouvernement a demandé au Conseil de sécurité des Nations Unies cette commission ; mais je crois que cela ne se réalisera pas avant que les mouvements armées n’aient rejoint le processus de paix. Pour ce qui est de la loi sur l’immunité provisoire, certains veulent faire croire que ce sont les rapatriés qui en ont besoin. Dieu seul sait combien de Burundais en on besoin. Je pense que si l’on voit qu’une loi pose problème au lieu d’aider les burundais à se réconcilier, il vaut mieux attendre le moment propice pour la faire passer. Est-ce qu’il n’y a pas risque d’amnistie générale ; ce qui signifierait, selon une certaine opinion, amnésie générale et le sacre de l’impunité ? Non il n’y a pas d’amnistie générale qui est prévue, puisque dans l’accord d’Arusha il est prévu deux actions qui viseront à mettre en évidence les mécanismes les plus adéquats pour lutter contre l’impunité, et surtout les crimes odieux comme le génocide et les crimes de guerre et autres crimes contre l’humanité. Il est prévu la mise en place d’une Commission Nationale « Vérité et Réconciliation » ; et moi j’aime dire que la première étape d’une justice est l’établissement des faits tels qu’ils se sont passés et non tels qu’on les lit soit-même ou tels qu’on voudrait les rendre, des fois en ne considérant pas l’autre partie face à vous, ou en ne considérant pas les souffrances que l’autre partie a connues dans les mêmes périodes que ces événements que vous décrivez se sont passés. Il est prévu également que le gouvernement de transition demande au Conseil de Sécurité des Nations Unies de mettre en place une commission d’enquête judiciaire internationale ; et c’est cette commission qui est appelée à enquêter surtout sur tout ce qui peut être appelé génocide ou crime contre l’humanité, et proposer des moyens pour y faire face. Et parmi les voies et moyens qui sont déjà prévus, au cas où ces crimes seraient établis, et que les auteurs seraient identifiés, il faudrait établir un Tribunal Pénal International. C’est pourquoi, personnellement, je considère que ce débat qui est à l’Assemblée Nationale, au Sénat ou au gouvernement sur la loi sur le génocide est un débat qui devrait connaître un autre traitement, tout le monde s’étant rassuré que s’il y a eu des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité ou des crimes de guerre, ils seront traités par la Commission d’Enquête Judiciaire International. Maintenant, si on veut parler d’une loi sur le génocide, c’est beaucoup plus une loi pour l’avenir et non à effet rétroactif. Pour 2003, quels sont les grands dossiers qui attendent le gouvernement ? C’est beaucoup plus le dossier sur le cessez-le-feu ; c’est le plus important. La façon dont ce dossier va évoluer conditionnera les autres aspects que l’un ou l’autre privilégie ; je veux dire, par exemple, cette question de l’alternance au sommet de l’Etat au mois de mai de cette année ; je veux parler de tous ces contrats que nous signons avec des organismes financiers comme le FMI ou la Banque Mondiale. Leur réalisation dépendra de l’évolution du processus de cessez-le-feu. Ce processus a une dimension importante. Non seulement il faudra arrêter la guerre, mais aussi il faudra éviter que la guerre reprenne ; et il y a des réformes qui sont attendues, notamment en matière de formation de nouvelles forces de défense et de sécurité comme cela est prévu dans l’accord d’Arusha et dans l’accord de cessez-le-feu signé entre le gouvernement du Burundi et le CNDD FDD. Mais il y a également le défi du retour des réfugiés, de l’installation et de la réinsertion de tous les sinistrés burundais, parce que tous ceux-là comprendront que la guerre a cessé s’ils voient qu’ils sont de plus en plus rétablis dans leurs droits, dans leur dignité d’homme. Des réformes politiques et militaires sont attendus. Quelles chances leur donnez-vous ? Tout cela dépendra de la clairvoyance et de l’engagement du leadership politique burundais. Ce n’est pas la définition des réformes qui pose problèmes ; c’est beaucoup plus l’environnement humain et politique qui devra être créé pour favoriser la mise en application de ces réformes. Ici le problème qui est posé c’est celui de la volonté, de la capacité, de l’engagement du leadership politique burundais. Sans oublier le rôle de la société civile. Mai est pressenti comme un mois électoral, au niveau communal. A quoi cela peut servir dans un contexte aussi troublé ? Je suis démocrate par essence, mais je suis également réaliste. Pour exercer une saine démocratie, il faut aussi s’être rassuré d’un environnement qui permet réellement au citoyen de s’exprimer librement. Selon l’accord d’Arusha, il est prévu que soient organisées 18 mois après le début de la transition les premières élections. Mais vous savez qu’il y a de nouveaux éléments qui entrent en jeu. Cela a été décidé avant que les mouvements politiques armés n’entrent dans le processus de réconciliation du Burundi. Tous ces mouvements doivent avoir le temps de se préparer à ces élections. Désormais le jeu se mènera sur le terrain politique et non sur le terrain militaire. Par ailleurs les élections nécessitent toute une infrastructure judiciaire, administrative. Il y a également une question importante qui n’a pas encore trouvé de réponse ; c’est le débat sur le système électoral. Je pense donc qu’il faudra envisager le futur calendrier électoral en s’étant rassuré que tout a été bien mis en place pour que, d’une part, ces élections se déroulent dans de bonnes conditions, mais que d’autre part, il n’y en ait pas après qui viennent remettre en cause ces élections comme on l’a vu en 1993. A mon avis, organiser ces élections au mois de mai, ce serait franchement hâter les choses. Monsieur le président, êtes-vous optimiste pour l’année 2003 ? Je suis optimiste de nature ; et je crois qu’aujourd’hui les portes de la paix sont en train de s’ouvrir pour le Burundi.
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